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Lisbonne : le « Palais Belmonte », au carrefour des siècles et des civilisations.

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Une bonne adresse pour un séjour improbable et alternatif...

Lever de soleil sur le Tage, Palácio Belmonte

  • Au soleil levant, le Palais s’éveille, coloré par les rayons que reflète le Tage, à l’instar du couvent voisin de San Vicente de Fora et de l’église de Santa Engràcia. Au couchant, sur les terrasses de certaines suites du Palacio, on peut regarder en paix les derniers rayons s’éterniser.

Le journaliste chargé de distribuer les satisfecit aux hôtels étoilés utilise toute la gamme des superlatifs, au risque de leur faire perdre force et raison. Aujourd’hui, amené à découvrir un établissement hôtelier à Lisbonne, le « Palais Belmonte », la tâche n’est pas facile car le lieu est extraordinaire au sens premier du terme. Classé dans les hôtels luxueux et donc chers, il faut, pour l’appréhender, lui associer d’autres termes.

Rare, exceptionnel, atypique, original, historique, culturel, écologique… la demeure est pleine de vertus et d’attributs qui, réunis, en déterminent le caractère. Il ne ressemble ni aux Palaces formatés, aussi luxueux soient-ils, que l’on retrouve aux quatre coins du monde, ni aux résidences seigneuriales reconverties en chambres d’hôtes. Ici, ce n’est pas le lieu qui s’est construit autour du projet hôtelier, c’est le projet qui s’est adapté au lieu.

Piscine à débordement, Palácio Belmonte

Mais avant d’aller plus loin, commençons par le commencement. Il était une fois une ville construite aux abords du fleuve. Il était une fois un rempart qui résume à lui seul 2200 ans de heurts entre Phéniciens, Grecs et Romains ; puis c’est au tour des Maures d’occuper la place que les seigneurs catholiques récupéreront plus tard. Ils lanceront ensuite leurs vaisseaux à la conquête des nouveaux mondes, établiront un empire colonial et reviendront enrichis pour des siècles par le commerce des esclaves et des épices. Autant de générations qui ont bâti, détruit, reconstruit mais qui ont laissé ici leurs empreintes.

Ce sont les témoignages de leur présence qui ont séduit un Français, Frédéric Coustols, en 1994. Il a un coup de cœur en se promenant dans le quartier du Château Saint Georges qui, perchée sur une des sept collines, domine la ville. Tant est forte l’attraction, qu’il achète dans le prolongement de ses remparts plusieurs habitations mitoyennes, certaines sans même les visiter alors qu’elles sont encore habitées et en piteux état. Suivent six années de plans sur la comète, de travail, de travaux, d’inquiétudes, de doutes, d’attentes. Plusieurs professionnels renoncent en cours de route. Il est vrai, que tout est à refaire. Les briques de la période maure sont à réparer, le bois des planchers à stabiliser, les carreaux bleus qui s’effritaient à sauver, les toitures qui prenaient l’eau à rétablir. Cerise sur le… château, Frédéric ne veut à aucun prix de béton. Il veut retrouver la recette des premiers bâtisseurs. Avec Pierre Quirino da Fonseca, il s’y emploie pendant deux années, cherchant la juste proportion entre chaux et huile, celle qui donne au mortier légèreté et souplesse.

Frédéric Coustols ne lâche rien, il est omniprésent dans cet effort de donner vie à l’ensemble, de lui donner une âme. Outre le fait qu’il met la main à la poche, il décide de mettre la main à la pâte, accompagnant tour à tour maçons, peintres, menuisiers, décorateurs, terrassiers…

Tout cela nécessite un investissement considérable. Au total vingt-six millions d’euros. Mais, pour Frédéric et sa femme Maria, portugaise d’origine aristocratique, le jeu en vaut la chandelle et le résultat est là, magistral. Onze suites dont deux suites familiales, toutes uniques dans leur décoration mais surtout chacune représentative d’un pan de l’histoire de la ville et de ses occupants successifs. Les salles de bain, qui se déclinent du sol jusqu’au plafond, en marbres portugais, représentent l’apport le plus récent. Leur décoration dépouillée, très design, se veut surtout fonctionnelle.

Cette habitation multiple transporte ses hôtes de siècle en siècle. Les deux tours maures abritent les chambres et permettent une vue à 360°. Dans une des 16 salles d’eau, une trace du tremblement de terre de 1755, particulièrement destructeur, a été pieusement conservée. Pour accéder à d’autres suites, il faut emprunter un escalier en colimaçon superbement conservé datant du Moyen-Age. Dans la plus grande salle, le plancher a vu danser princes et princesses. Rêvons ! Frédéric a fait démonter, traiter et remonter chaque planche. Idem pour les azulejos du 18e. Splendides, les 30 000 carreaux émaillés et peints à la main déclinent, en 59 panneaux, autant de scènes figuratives caractéristiques de cette époque. Certains azulejos, effrités, furent restaurés tandis que d’autres, descellés et éparpillés durent retrouver leur place : un véritable puzzle…

Autre particularisme du Palacio, le choix de n’installer ni climatisation ni télévisions dans les chambres. Pas de panique, la climatisation n’est ici pas vraiment nécessaire avec des murs de plus d’une mètre d’épaisseur et une circulation d’air intelligente. Dans les salles de bain, un chauffage au sol efficace et discret éloigne, lorsqu’il le faut, froidure et humidité. Reste que ce n’est pas forcément évident pour une clientèle habituée à jouer avec les tout derniers joujoux de la technologie… Cela ne manque pas d’entraîner une remise en question, sur une façon différente d’utiliser son temps, de hiérarchiser ses priorités. Avertis de cette situation « extra ordinaire », les clients s’adaptent et à l’insu de leur plein gré, explorent la bibliothèque, rêvent sur leur terrasse, le regard tourné vers le fleuve, large à cet endroit, le Tage, qui chatoie au lever du soleil et flamboie à son coucher. Ou bien, ils sirotent un Porto ou un whisky, confortablement installés près du bar en libre service ou dans le jardin, ou encore se prélassent à la piscine…

Pas de JT donc à subir, pas de mauvaises nouvelles, pourquoi alors ne pas se plonger dans la lecture de quelques classiques. On aura le choix, sur les étagères de la grande bibliothèque… littérature portugaise, française, anglaise, grimoires qui permettent de s’imprégner davantage de l’histoire de Lisbonne et du Portugal. Pourquoi aussi ne pas profiter de cette pause pour fantasmer, imaginer un monde meilleur, jusqu’à se poser les questions essentielles : d’où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous ?

Ces improbables considérations existentielles ne sont pas incompatibles avec la tenue d’évènements festifs. C’est d’ailleurs le vœu de Maria, la maîtresse de maison, de développer cette activité et d’accueillir des réunions de familles, des anniversaires, des mariages… Il y a la place. En effet, un étage ne comporte que des espaces communs dont une grande salle aux plafonds impressionnants où se trouvent les plus beaux azulejos de la maison. Elle peut sans problème recevoir une cinquantaine de personnes, d’autres salles plus petites servent pour les petits-déjeuners ou autres repas privatifs. Ajoutons-y la piscine à débordement dans un charmant petit jardin arboré d’agrumes et de bougainvilliers. Tout ça bien sûr à l’intérieur du centre touristique et historique, en limite du quartier d’Alfama, le plus ancien et un des plus typiques quartiers de la ville, là où vibre le soir venu, la musique envoûtante du fado.

Dans le monde de l’hôtellerie de luxe, le Palacio n’entre dans aucune catégorie.
Ses propriétaires ne postulent pas d’ailleurs pour un classement étoilé, les avis de grands voyageurs habitués au meilleur et les évaluations des journalistes spécialisés leur suffisent. Pour le World Paper, c’est ici que se trouve une des plus belles suites au monde, la « Suite Bartolomeu de Gusmào », sise sur trois niveaux plus une terrasse privative où l’on peut prendre son petit déjeuner, les yeux rivés sur le Tage alors qu’au loin, on devine le Pont Vasco de Gamma et celui plus proche, le Pont suspendu du 25 avril. On le retrouve aussi parmi les quatre finalistes du World Luxury Award 2009. Autre reconnaissance, le prestigieux RICS Award qui fut remis à Maria et Frédéric par le Prince Charles d’Angleterre. Quant à la visite de Wim Wenders, elle fut mémorable. Le metteur en scène utilisa le lieu comme élément de choix pour le décor de son film devenu culte « Lisbon Story ».

Frédéric Coustols a assumé seul le coût de la réhabilitation culturelle qui s’est faite dans le respect des techniques ancestrales. On le devine aisément, le retour sur investissement d’une telle réalisation est aléatoire. Il faut chercher ailleurs sa valeur ajoutée. Après 27 années à Paris dans les affaires, cet homme au trop plein d'énergie, tourne la page et donne un nouveau sens à sa vie. Après une première expérience à Castelnau des Fieumarcon dans le Gers où, pendant 30 ans il a remonté pierre par pierre un village fortifié, et après l’achèvement de ce Palais lisboète, il a entrepris le sauvetage d’un village en Chine, à Jiuxian dans la province de Guangxi. Demain, Frédéric sera peut-être en Russie avec d’autres projets, d’autres Chimères. Tous ont à faire avec le développement durable et l’écologie. Un mot qui n’est pas innocent. Il vient du grec oikos, maison, et par extension, tout ce qui l’entoure, c'est à dire la biosphère… Vaste programme pour un homme qui revendique le droit de rêver !

  • Palacio Belmonte - Páteo Dom Fradique – Lisbonne - Tel : +351 21 881 66 00 - de 500 € à 2500 € pour la plus grande suite -