Carnet de nage. Messe matutinale...

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Catégorie Sports - Natation

- reprise augmentée de « Compagnon de nage », publié le 6 avril 2026 -



Je l’avais remarqué. Il revenait du large. Sa nage était fluide, sans aucune éclaboussure, harmonieuse. Autant que je pouvais l’apprécier, je la jugeais plutôt rapide. Par moment, je le perdais de vue. Il disparaissait, caché par les rayons du soleil qui se reflétaient sur la mer. Pour le spectateur que j’étais, c’était un peu magique de le voir ainsi évoluer, libre de son destin, du choix de sa course dans cet immense espace. Il se dégageait un esthétisme réconfortant, intemporel en somme, qui n’obéissait à aucune mode. Il était simplement le résultat d’une série de gestes appropriés, de gestes justes.  

Je le revis plusieurs jours de suite, effectuant sensiblement le même parcours aux mêmes heures. Intrigué, je me résolus à aller vers lui, un peu étonné de découvrir qu’il aurait pu être mon père. Je me présentais, lui exprimais mon admiration et engageais la conversation. Je m’étonnais qu’il se soumette à une telle pratique avec autant de souplesse et de vitesse. Il m’expliqua que cette routine n’était pas un corvée, loin de là.

- Je prends beaucoup de plaisir à sentir l’eau glisser sur la peau, à éprouver et jouer avec la résistance de l’eau, à la faire passer d’une matière fluide à une matière solide sur laquelle s’appuyer et avancer. Je cherche le mouvement idéal, celui qui me demandera le moins d’énergie pour le maximum d’efficacité. Et cette recherche me conduit toujours à éprouver une sensation de bien-être.

Un autre jour, il m’expliqua que cette fluidité qui donne cette apparence de facilité était le résultat de nombreuses heures passées dans cet élément. Mais aussi le fruit d’une recherche personnelle. Avec cette notion d’effort, de discipline librement acceptée. 

- Chaque jour est différent, la mer est différente, je suis moi-même à chaque fois différent. Il y a l’effort et le plaisir de l’effort. Il y a la satisfaction du défi relevé et réussi. Et puis, à mon âge, le seul moment où je me sens jeune, c’est lorsque je nage.

Un matin, je l’interrogeais sur les différentes techniques, cherchant avant tout à améliorer mon crawl et à gagner en efficacité. Il ne me décrivit pas le geste idéal, celui que j’aurais pu copier mais me parla plutôt de gestes justes, de l’intelligence du corps et d’autres considérations qui me semblaient bien éloignées du langage d’un professeur de natation ou même d’un professeur de sport.

Nous prîmes rendez-vous pour le lendemain. Le ciel était gris, si gris que l’on avait du mal à trouver la ligne qui le séparait de la mer. Pas une vague pour rider la surface. L’eau avait beau être transparente, la lumière du jour ne pénétrait qu’une maigre couche sous la surface. En nageant, une multitude de petits rayons, gris eux aussi, animait le parcours. Je le connaissais bien, l’ayant parcouru moi-même à plusieurs reprises.

Nous avons commencé à nager, côté à côte, nous efforçant d’aller au même rythme. Nous connaissions déjà l’itinéraire. Nous savions que nous rencontrerions sur le parcours, aux mêmes endroits, de petites touffes de posidonies et leurs colonies poissons de couleur bleu ou marron. Petits Poucet de la mer, elles nous serviraient de repères. Plus attachés à garder l’harmonie du geste que sa perfection technique, nous avons parcouru l’habituel sentier marin. 

Au retour, j’apercevais, en tournant la tête sur le côté, les deux îles qui flottaient à l’horizon et quelques mâts qui me semblaient très près mais qui, illusion optique, ne l’étaient pas. Sur le sable, le soleil était chaud. Il nous a vite séché. Adossés au mur, nous avons pendant quelques minutes contempler le décor, silencieux, méditatifs.