L’information. L’IA brouille les cartes...
Si les infox ont toujours existé, leur prolifération actuelle, amplifiée par les réseaux sociaux et les technologies de « deep fake », soulève des questions cruciales quant à leur impact sur les mémoires collectives et individuelles. Jean-Gabriel Ganascia, membre du Conseil Scientifique de l'Observatoire B2V des Mémoires, analyse les ressorts de ce phénomène et les moyens de s'en prémunir :

- photo Mathias Waslk, janvier 2017 -
Des États aux communautés : l'évolution de la désinformation
Les « fake news » ne constituent pas un phénomène nouveau. Des libelles historiques aux stratégies de propagande du XXe siècle, la manipulation de l'information a toujours visé à forger l'imaginaire collectif. Des penseurs comme Walter Lippmann ou Edward Bernays ont théorisé la « fabrication du consentement » par le biais de stéréotypes sociaux et d'images susceptibles de stimuler l’inconscient.
L'avènement des réseaux sociaux a profondément transformé cette dynamique. La diffusion de fausses informations n'émane plus principalement d'États cherchant à imposer une vision unique, mais de multiples communautés aux perspectives particulières. Cette fragmentation aboutit à une mémoire collective émiettée et à une société cloisonnée en « bulles informationnelles », où chacun reçoit l'information correspondant à son profil grâce aux algorithmes de recommandation programmés avec des techniques d’intelligence artificielle.
Les technologies actuelles présentent des caractéristiques inédites. Dans un contexte de surinformation et de saturation de l'attention, les algorithmes des réseaux sociaux privilégient les contenus radicaux et émotionnellement chargés – notamment ceux exprimant de la colère – car ils génèrent des réactions vives et accroissent l'engagement. Les « deep fakes », vidéos truquées permettant de faire prononcer de faux discours à des personnalités publiques, décuplent ces possibilités de manipulation. La vulnérabilité cognitive face aux infox constitue un enjeu majeur : un démenti ne suffit pas à effacer le souvenir d'une fausse information, particulièrement lorsqu'il s'agit de contenus visuels ou répétés. Certaines « légendes » peuvent même être renforcées par les tentatives de rectification, comme l'a démontré la crise du Covid-19.
Face à ces défis, plusieurs leviers d'action s'imposent :
- l'éducation. Privilégier la formation à la démarche scientifique plutôt qu'au seul « sens critique », afin de développer les capacités d'analyse et de vérification ;
- la régulation. L'Union européenne a adopté le 22 avril 2022 le DSA (Digital Services Act), nouvelle législation visant à renforcer la répression des dérives sur Internet et à responsabiliser les plateformes numériques ;
- la vérification préventive. Consulter systématiquement les sites de fact-checking lorsqu'une information paraît surprenante ou suspecte, en particulier avant de la diffuser.
L'enjeu essentiel demeure la détection des fausses informations en amont, avant leur encodage dans les mémoires individuelles et collectives. À l'heure où l'intelligence artificielle démocratise la création de contenus sophistiqués, la vigilance et la formation critique représentent des remparts indispensables contre la désinformation.
Jean-Gabriel Ganascia
