Tecate. Le bleu sombre de la nuit...
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Le jeu de notre pensée nous entraînait ailleurs. Nous ne pouvions y échapper. Les images d’un passé qui ne nous satisfaisait pas renaissaient sans cesse, nous transportant hors champ, loin de ce sommet dénudé, où, minuscules, nous dominions pourtant les autres montagnes. Un reflet plus loin encore, vers l’ouest, nous laissait croire qu’il y avait la mer. Il allait bientôt disparaître et la nuit prendrait son quart.
Nous attendions assis, le regard dans la même direction, que le bleu profond s’installe et devienne de plus en plus sombre. Quelqu’un commença le chant. Des notes mélodieuses reprises par tous.
Elle n’avait pas d’âge, c’est à dire que, bien que très âgée, elle était vive, rayonnante, si sûre de détenir une part de la vérité du monde. Elle voulait nous faire partager cette certitude. Elle était sincère, je n’en avais aucun doute. Ce soir-là, elle donna la parole à un homme qui revenait de ce pays où les Dieux sont légion et où nombreux sont ceux qui croient à la réincarnation. Il nous raconta de belles histoires auxquelles nous aurions aimé croire mais notre éducation, notre esprit critique s’y refusaient. Nous avions déjà accumulé pas mal d’expériences, lu suffisamment de livres, réfléchi sur les choses de la vie, pensé à la mort, pour ne pas reconnaître dans ces histoires de gurus et de miracles, une manipulation destinée à nous rendre dépendants de croyances, de systèmes de pensées et de leurs représentants sur… terre.
Mais ce soir, à ce moment précis, seul le présent comptait. Nous nous laissions envahir par cette vision d’un monde qui tournait sur lui-même, au ralenti. Notre respiration se calmait, nos pensées se figeaient.
Les diseurs de mantras s’arrêtèrent de psalmodier. L’un de nous commença à bouger, un autre toussa. Le charme était rompu. Le groupe s’éparpilla, chacun cherchant un coin pour dérouler sa couverture ou son sac de couchage. La nuit serait froide comme elle l’est depuis des siècles, à cette altitude et en ce lieu.
