Le mot, la chose...
- Ojaï, 1972 -

- écume de mer -
J’ai quitté Los Angeles tôt ce matin-là. J’habitais chez les parents de Denise, au coin de Fairfax et San Vicente, un quartier résidentiel où l’on pouvait laisser la clef sur la porte. J’ai pris un des rares autobus local jusqu’au terminus puis celui qui se rendrait à Ojaï, à une centaine de kilomètres plus au Nord. Cette paisible station thermale est bordée d’oliviers et d’avocatiers. On y trouve l’une des plus grandes librairies en plein air des États Unis mais la ville est surtout connue pour être une des lieux de résidences de Jiddu Krisnamurti. Une équipe permanente y dirige un centre d’études et de rencontre.
J’avais découvert ce penseur indien atypique, il y avait quelques mois à peine. André De Blausse cannois, un ami, m’avait apporté un des ses ouvrages à Acapulco où je séjournai, « La révolution du silence ». La concision des textes, leur clarté, leur minimalisme m’avaient profondément touché. Le livre venait à point et mettait à jour mes propres interrogations. Cherchant un peu plus loin, je découvrais un personnage attachant, audacieux, hors norme. Son refus de jouer au guru, de fonder une secte autour de son nom, me séduisait. Tout comme ses enseignements qui incitaient ses lecteurs et ses auditeurs, à se prendre en main, à penser par eux-mêmes.
« Le mot n’est pas la chose » revenait comme un mantra. Je cherchais à en comprendre le sens profond. Ainsi, il y aurait une distance entre le mot et la chose. Parfois même, celle-ci serait immense. J’en concluais que le mot n’est pas en lui-même une garantie, qu’il fallait, sinon le définir une fois pour toute, du moins y donner des limites, ne serait qu’en nommant ce qu’il n’est pas. Le mot comme indication, piste à suivre… Le mot n’est pas la chose même si parfois il lui ressemble. Mais, l’expérience le prouve, il ne suffit pas de le prononcer, de le clamer ou de l’écrire pour qu’il existe vraiment, pour qu’il prenne sens, le bon...
Nous avons pourtant pris l’habitude de vivre et de penser dans l'illusion que les « mots sont les choses » et plus ils sont… grands, plus nous avons des chances de nous en éloigner. Cela nous rassure lorsqu'on parlons d'amitié, d'amour, de liberté, de compassion et que sais-je encore. Cela renforce nos convictions lorsque nous nous referons au libéralisme, au socialisme, à l'existence de Dieu. A y regarder d'un peu plus près, nous voyons bien pourtant que chacun a sa propre définition des mots, que chacun y dessine implicitement ses propres limites. On comprend mieux que des gens se rassemblent croyant se ressembler alors qu'ils accordent aux mots essentiels des valeurs bien différentes...
N’écoutons pas les gurus, les chefs de parti, de clan, de gang, de secte, nous conseille Krisnamurti… Devenons notre propre chef, coupons les cordons ombilicaux qui nous attachent et nous rendent physiquement dépendant et asservissent notre âme. Une attitude prudente, circonspecte, critique est de mise...