Mouans-Sartoux. Fleurs d’exception…

- les acteurs de cette inauguration...
« Il est des journées qui valent davantage que la somme de ce qu’elles célèbrent. Celle-ci en fait partie. Nous sommes réunis pour inaugurer un bâtiment, et nous sommes réunis pour fêter un anniversaire. Mais en vérité, c’est une seule et même chose que nous honorons aujourd’hui : vingt ans de fidélité à une terre, à des fleurs et à des savoir-faire, qui trouvent dans ce laboratoire de transformation végétale leur prolongement le plus concret et leur plus belle promesse d’avenir. Saint-Exupéry, enfant de cette Provence des parfums, faisait dire au renard du Petit Prince que c’est ‘le temps que tu as perdu pour ta rose’ qui la rend si précieuse.
Voilà vingt ans que les Fleurs d’Exception du Pays de Grasse consacrent leur temps - et quel temps ! - à leurs roses, à leurs jasmins, à leurs tubéreuses, à leurs immortelles. Ce temps-là n’a jamais été perdu : il a sauvé une culture, relevé une filière, et redonné à ce territoire la fierté de ce qu’il est. Souvenons-nous d’où nous partions. En 2006, lorsque votre association voit le jour, les cultures florales grassoises sont menacées de disparition. La pression foncière, la concurrence internationale, le vieillissement des exploitants : tout semblait conspirer à faire de la fleur de Grasse un souvenir, une légende que l’on raconterait aux visiteurs des musées de la parfumerie. Vous avez refusé cette fatalité.
Et vous l’avez refusée non par la nostalgie, mais parce qu’habitées d’une certitude : ce territoire avait de l’avenir ; parce que mues par une volonté chevillée au corps : la transmission. En vingt ans, votre association a accompagné la création, l’agrandissement ou la réorientation de vingt-quatre exploitations agricoles, toutes engagées dans l’agriculture biologique. Elle a pris une part active à l’inscription, en 2018, des savoir-faire liés au parfum en Pays de Grasse au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Elle a porté l’obtention d’une indication géographique protégeant l’Absolue du Pays de Grasse.
Elle a créé un Pass saisonnier avec France Travail et la communauté d’agglomération, impulsé un certificat de spécialisation en plantes à parfum, aromatiques et médicinales, constitué un fonds de dotation, et bâti ce FabLab dont nous inaugurons aujourd’hui la pièce maîtresse. Vingt ans, vingt-quatre exploitations : retenez ce rapprochement. Il signifie que, bon an mal an, plus d’une fois par an, une famille, un projet de vie, un avenir agricole se sont enracinés ici grâce à vous.
Dans un pays qui s’interroge sur le renouvellement de ses générations agricoles, c’est une leçon. Et cette leçon dépasse largement les limites de ce territoire. Car le Pays de Grasse n’est pas une province du parfum : il en est la capitale. La filière y assure la moitié de la production française d’ingrédients aromatiques, emploie 3 500 personnes et représente 700 millions d’euros de chiffre d’affaires. Les plus grandes maisons - celles qui font rayonner le goût français sur tous les continents - viennent chercher ici, dans la rose centifolia ou l’immortelle, ce que nulle chimie ne saurait imiter : la signature d’un terroir et la main de ceux qui le cultivent. C’est ce travail patient que le Gouvernement a voulu reconnaître et soutenir. Le 16 septembre 2024, mon prédécesseur posait, ici même, avec beaucoup d’entre vous présents cet après-midi, les bases de ce laboratoire de transformation végétale.
Moins de deux ans plus tard, le bâtiment est là, achevé, et je mesure la part de ténacité collective que représente ce délai tenu. Ce laboratoire est né d’une ambition simple et juste : permettre à tous les agriculteurs du territoire de transformer eux-mêmes, par distillation et par séchage, leurs productions biologiques. Un outil mutualisé, éco-construit, ouvert : voilà qui résume assez bien l’esprit de votre association. Il sera un lieu d’ateliers et de partage d’expérience entre pairs, un centre de formation par le « faire », un espace de partenariats de recherche avec les laboratoires, un lieu ouvert au public lors de journées portes ouvertes.
J’ajoute, parce que cela mérite d’être salué, que votre association a su préparer l’avenir en faisant évoluer son modèle économique : développement de la vente de plants, ouverture des adhésions aux entreprises - et non des moindres, puisque de grandes maisons de la parfumerie ont souhaité vous rejoindre - tout en veillant à ce que le pouvoir de décision demeure entre les mains des producteurs. C’est la marque d’une structure mûre, qui ne conçoit pas la subvention comme une rente mais comme un levier. Car vingt ans, ce n’est pas un aboutissement : c’est un âge où tout commence. Et les défis qui s’ouvrent devant vous ne sont pas minces.
Je pense à l’évolution du cadre européen, qui conduit l’indication géographique ‘Absolue Pays de Grasse’ à passer du statut d’indication géographique industrielle et artisanale à celui d’indication géographique protégée agricole, désormais placée sous l’égide de l’INAO. Je sais ce que cette transition représente d’exigences nouvelles pour votre association, gestionnaire de cette indication, et combien la mobilisation de chacun des transformateurs locaux sera déterminante pour la faire vivre. Sachez que les services de l’État seront à vos côtés dans ce passage, comme ils l’ont été à chaque étape de votre histoire. Je pense également à l’inscription à l’UNESCO. La sauvegarde de cette reconnaissance n’est pas un titre acquis une fois pour toutes : elle se mérite, elle se vérifie, elle se cultive - comme une fleur, précisément. Elle exige que demeurent vivants les trois savoir-faire qu’elle distingue : la culture de la plante, la transformation des matières, l’art de la composition.
Ce laboratoire, lieu de transmission entre les générations, en est l’une des plus sûres garanties. Je pense enfin à la formation, qui est l’autre nom de la transmission. La session ouverte ce printemps, qui a permis à douze stagiaires de se former aux métiers de la filière, montre le chemin. Former des saisonniers, accompagner des installations, transmettre les gestes : c’est ainsi que l’on s’assure que, dans vingt ans, d’autres que nous se tiendront ici pour célébrer non un patrimoine, mais une filière bien vivante.
Il y a, dans l’histoire que nous célébrons aujourd’hui, quelque chose qui ressemble à une parabole. Une poignée de producteurs, refusant de voir mourir les fleurs de leurs aînés, décide de s’unir. Vingt ans plus tard, leur association est devenue un pôle territorial de coopération économique, leur terroir est protégé par une indication géographique, leurs savoir-faire sont inscrits au patrimoine de l’humanité, et leur laboratoire ouvre ses portes à tous les agriculteurs du territoire. Cette histoire, c’est celle d’un territoire qui a choisi de croire en lui-même. C’est celle d’une alliance rare entre le champ et l’usine, entre la tradition et la recherche, entre l’initiative privée et la puissance publique.
C’est, au fond, l’une des plus belles illustrations de ce que la République sait faire lorsqu’elle fait confiance aux territoires : non pas se substituer à eux, mais leur donner les moyens de leur ambition. Que les fleurs du Pays de Grasse continuent, longtemps encore, de porter au monde le parfum de la France ! »