Les Bahamas, paradis de la biodiversité… sous-marine.

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Un simple constat fait lorsque j’avais navigué d’île en île, sur un voilier de 13 mètres, en 1976/77. Certes, John et moi n’avons fait escale que sur quelques-unes des 700 îles et cays qui composent cet archipel mais, cette expérience fut bien suffisante pour apprécier et mesurer la richesse de la faune et la flore marine. Pour beaucoup, cette destination touristique se résume à des plages de sable bond ou rose, des fonds poissonneux à portée de nage, un ciel azur qui n’a rien à envier à celui de la French Riviera. Mais rien n’est aussi simple, ni aussi parfait.


Plus de 45 ans après mes aventures caribéennes, voilà que je me plonge dans les cahiers de la mémoire : 

14 décembre 1976. J’avais quitté Montréal par un bon moins 20°. Cela faisait deux jours que je n’étais pas sorti de l’appartement de mes amis québécois, tellement j’avais froid. Il est vrai que ma destination finale étant la Floride, je n’étais pas équipé pour traîner dans les rues d’Outremont. J’ignorais encore que j’allais devenir un membre de leur famille en me mariant avec Louise,la sœur cadette de mon hôtesse quelques années après. L’avion qui me menait à Fort Lauderdale faisait un stop à Boston. Lorsque nous nous sommes approchés par la mer, je fus intrigué par les vagues. Leurs crêtes, soufflées par le vent, semblaient immobiles. En descendant plus bas, je vis que c’était bien le cas. Plusieurs petits ports de pêches que nous avons survolé à basse altitude étaient figés dans la glace… J’avais hâte d’arriver et de me réchauffer l’intérieur du corps.

Je connaissais le bateau de John, le Sumala, sur lequel j’avais traversé la Manche l’année précédente. Un sloop de 13 mètres avec un cockpit central et une after-cabin. Un voilier en bois avec une histoire. Son propriétaire précédent avait fait le tour du monde. Quant à John, c’est un remarquable skipper qui apprit très jeune, prés de Chichester en Angleterre, les règles écrites comme celles qui ne le sont pas et que seule l’expérience faite d’échecs et de réussites valide.  J’avais d’abord rencontré John en Guadeloupe où il enseignait la voile au Club Méditerranée, puis retrouvé à Acapulco, et enfin à New-York. Il m’avait invité à venir les rejoindre, lui et Anne son amie, pour un périple improvisé dans les Bahamas. 

Juste le temps de faire le plein de gas-oil et de provisions - beaucoup d’agrumes, des œufs, de la farine, du… chocolat. Nous levons l’ancre et naviguons au moteur dans le canal qui nous conduit à Miami 'où nous faisons nos premiers miles dans l’Atlantique. Nous traversons le Gulf stream de nuit. Les étoiles scintillent. Sans regret, nous laissons derrière nous les lumières de la ville. Un couple de dauphins nous accompagne un moment comme pour nous montrer la bonne direction. 

Nous nous faufilons par la coupure de Gun Cay et mettons en ordre nos visas à Cat Cay. Premiers coraux, premiers contacts avec la transparence de l’eau. La vision quasi parfaite des algues, des poissons, des étoiles de mer, des anémones... nous laisse admirer une infinité de nuances de bleu, de vert, de brun… Traversant Great Bahamas Bank jusqu’à Russel Buoy, en vent arrière, nous surfons sur des fonds peu profonds avec l’impression peu rassurante que nous allons les toucher tant ils nous semblent proches... 


- John sur le Sumala, Clarence Town, Long Island -

19 décembre. Nous commençons à voir nos premières langoustes et nos premiers mérous. De ces derniers, il y en a de nombreuses espèces, de tailles et de comportements différents. Les plus lents vont devenir nos proies. Nos premiers requins nourrices aussi. Ils sont considérés comme inoffensifs mais nous restons prudents. Installés entre les coraux, ils ont l’air de dormir, bercés par le va et vient des courants, leurs impressionnantes fentes branchiales grandes ouvertes.

Arrêt à Chub cay qui fait partie des  Berry islands. Le sable de la plage est d’un blanc immaculé qui vient se teinter de rose chaque fois qu’une vaguelette est venu l’humidifier. Sous l’eau, nous découvrons des millions de minuscules coquillages et aussi nos premières conques, longues d’environ 20 à 30 centimètres. Le plus souvent, à moitié enfouies dans le sable, elles sont dissimulées par les algues qui les recouvrent. Mais une fois retournées, leurs lèvres aux couleurs corail se dévoilent.

Direction New Providence. Nous arrivons à Nassau, la capitale de cet archipel qui est encore sous la tutelle de la Grande-Bretagne. Cette dernière ne lui accordera l’indépendance qu’en 1973. Nous arrivons dans la passe à toute vitesse, poussé par de forts rouleaux. Nous choisissons de jeter l’ancre en face du port, à la bien-nommée Paradise island, tout près de l’ashram Vishnudevananda. Mettant pieds à Nassau, nous cédons à la facilité - Dieu nous pardonne - et prenons un « en cas » dans le Mac Do du coin…

Anne, l’amie de John est partie passer les fêtes de fin d’année à Paris dans sa famille. Nous cherchons un mouillage tranquille et optons pour Rose island, plus au nord. Le ciel est nuageux et le reste quelques jours. C’est tristounet. D’autant que la température de la mer a baissé et je me refroidis vite. John, mieux équipé, arrive à ramener quelques poissons colorés, surtout des poissons de roche, grignoteurs de coraux. Nous ne les mangeons pas, ils sont destinés à nourrir Eva. Et oui, c’est la chienne que John a récupéré lors de son escale au Sénégal, lors de sa traversée transatlantique en solitaire. Par le mystère des rencontres improbables, il y avait rencontré un couple de Français qui n’avait pas souhaité garder ce magnifique, adorable et facile à vivre Braque allemand. Or, l’homme avait été un de mes camarades d’entraînement à la piscine de l’Institut national des sports à Vincennes, alors que nous effectuions notre service militaire au Bataillon de Joinville, en 1964. Comment en étaient-ils venus à parler de moi ? Mystère...


- Nassau, le port -

Nous avons passé Noël dans cette ambiance un peu déprimante due principalement à l’absence de soleil. Pour moi, cette période est liée à des souvenirs pas très gais d’enfant solitaire et renfermé. Heureusement, nous sommes invités par le skipper du superbe voilier ancré près de Sumala. Il nous concocte quelques « Xmas eve drinks ». L’occasion pour moi de découvrir le fameux « eggnog ». Une boisson typiquement nord-américaine dégustée surtout pendant les fêtes de fin d’année, parait-il inspirée d’un breuvage médiéval, mélange de lait, de crème, de jaune d’œuf, de sucre et d’une rasade de rhum ou de whisky… Nous apprenons que son propriétaire et navigateur est de Toronto. Lui, sa femme et ses trois enfants - le plus grand a 18 ans - ont pris une année sabbatique sur ce bateau d’une bonne vingtaine de mètres et parfaitement équipé. Frigo, congélateur, et tout et tout… nous repartons avec un beau morceau de viande rouge. J’ai comme l’impression qu’ils avaient compris que nous étions dans la... « sobriété heureuse. »

26 décembre. Nous partons plus au Nord, vers Eleuthera island. Un vent favorable nous pousse vers Egge island, avec comme point remarquable un cargo échoué auprès duquel il faut passer très prés pour éviter les brisants. Les rouleaux sont vert clair ce qui indique des fonds sableux peu profonds. Le vent forcit, les vagues se creusent. Ouf, nous passons sans encombre cette difficulté. Laissant Royal island sur notre gauche, nous contournons Russel island pour venir nous abriter dans le petit port protégé de Spanish wells. Bien nous en prend. A peine installé, un mur de pluie froide vient, à plus de 60 mille à l’heure, noyer le paysage. On n’y voit pas à plus de 10 mètres et le bateau tire sur ses deux ancres… et dire qu’il y a quelques minutes, nous louvoyions, cherchant la passe, attentifs aux têtes de coraux en forme de cerveau, présents un peu partout et trop nombreux pour être répertoriés. Comment ne pas penser que nous nous trouvons à l’intérieur du fameux Triangle des Bermudes, un lieu où les tempêtes soudaines sont dévastatrices, les phares pas toujours en activité, les services de secours quasiment inexistants… Nous en profitons pour nous laver sous la pluie, première douche d’eau douce depuis le départ, un luxe rare et apprécié, même par Eva que nous savonnons aussi… Oui, se laver à l’eau de mer, c’est mieux que rien mais il reste sur la peau de minuscules cristaux de sel que l’on retrouve ensuite dans nos couchages. Ils ont ici l’inconvénient de capter l'humidité présente, si bien qu'au réveil nos draps sont désagréablement... humides. Je constate aussi que l’air et la mer étant propres, nous nous salissons bien moins vite que sur le continent... 

Spanish wells est une petite communauté blanche. Elle est composée des descendants d’immigrants anglais, des loyalistes. Installés sur le continent nord-américain, ils avaient refusé de prêter allégeance aux vainqueurs de la Guerre d’indépendance de 1783. Apparemment, ils ont gardé le parler élisabéthain de cette époque. Et même John, Anglais pure laine, a des difficultés à tout comprendre de ces insulaires majoritairement blonds, aux nombreux traits similaires… Pour moi, c’est juste du Chinois…

Nous avons appris que, dans tout l’archipel, la pêche est très réglementée. Une nécessité, car la « surpêche » y a fait des ravages. Nous rencontrons des Bahamiens d’un certain âge qui nous parlent d’un temps où, tous les jours, la pêche était miraculeuse ; les langoustes migraient par millions, jusqu’à couvrir les fonds… Nous n’en sommes plus là, mais la vie marine reste foisonnante et nous en met plein les yeux. Omniprésent, l’inquiétant barracuda est inoffensif tout comme le requin dormeur. De nombreuses espèces de mérou de tailles et de couleurs différentes se croisent et se recroisent. Les plus gros sont les plus rapides… Tiens donc ! La multitude d’espèces de poissons de corail multicolores, balistes, labres, poissons trompettes, anges, papillons, chirurgiens, clowns, sergent major… fait notre joie. 

La pêche au fusil-harpon et la pêche avec bouteille sont strictement interdites dans tout l'archipel et les contrevenants pris sur le fait, risquent de se voir confisquer matériel, prises et… bateau. Seul le « Hawaiian sling » est autorisé. Il s’agit d’une flèche libre, en acier. On l’enfile dans un manche en bois ou en plastique de 20 cm environ. Ce dernier percé en son centre est tenu par un élastique puissant qui permet d’armer la flèche. Cette opération nécessite de la force dans le bras et la main. La pression doit être maintenue le temps de la chasse, évidement en apnée. De cette façon, on ne peut pendre que les poissons les plus… lents et l’impact sur la faune en est d’autant… diminué. CQFD! (à suivre)


- photo (c) office de tourisme des Bahamas -