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Les enfants de Monsieur Schloss

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Catégorie pour aider à vivre

Un jour un lecteur m'a demandé quels sont vos meilleurs amis : je lui ai répondu : mes chiens et mes livres. Pensez-vous que ce soit curieux d'avoir pour amis des objets inanimés ? Eh ! Bien non ! Pour moi un livre est un ami. Il vous dévoile ses secrets, ses faiblesses, sa beauté.

Jocelyne Mas, écrivain et poète nous offre ici un récit touchant dédié à tous ceux pour qui les livres papiers, pas les livres numériques, représentent encore quelque chose de précieux.


Dans un petit village proche de Cannes c’est jour de brocante. Sur la place des Orangers, il y a beaucoup de monde. Des étals offrent un bric à brac d’objets, mêlant vaisselle et bibelots, dentelles et draps brodés. Sous une voûte médiévale, un vieux monsieur portant costume et cravate, sur sa tête un chapeau d’une autre époque, attend. Devant lui, un étal de vieux livres et de partitions. Certains livres sont reliés de cuir et les pages jaunies sentent le moisi ; d’autres livres paraissent plus récents et en meilleur état.
   
Je feuillette quelques pages d’un beau livre à la couverture de cuir bleu-nuit, incrustée d’étoiles d’or. Le vieux monsieur semble absent, il ne me regarde pas, il rêve sans doute, car de temps en temps, un sourire apparaît sur son visage ridé. Ses yeux sont cachés par d’épaisses lunettes à monture d’écaille. J’essaie d’entamer la conversation avec lui, demandant s’il savait d’où provenaient ces livres. Comme brusquement revenu à la réalité, le monsieur se lève péniblement et s’avance vers moi.

- Ce sont mes livres madame, ils ont appartenu à différents membres de ma famille, certains datent de l’an 1700 et 1800. J’y suis très attaché.

Étonnée, je lui demande pourquoi s’il y tient tant, s’en sépare-t-il ? Il ne me répond pas tout de suite et ses yeux, soudain, s’emplissent de larmes.

- Vous savez, mais non vous ne pouvez pas savoir, vous êtes trop jeune, quand on n’a plus de famille et que la vie vous conduit à l’hospice, alors on n’a plus de place pour les livres.

Je suis vraiment navrée pour cet homme qui dénote un peu dans la foule bigarrée de ce dimanche après-midi, car la gaieté est dans l’air, le soleil éclabousse et l’air embaume les lilas et les glycines. Il semble sorti du siècle dernier avec son costume aux poignets élimés, sa cravate nouée avec peine et son chapeau de feutre noir.

- Que me conseillez-vous comme livre ?
- Cela dépend, dit-il, de ce qui vous intéresse ou ceux qui me sont chers parce que je les ai lus et relus. Je n’ai pas pu tout apporter, mais si vous voulez passer dans la semaine, j’habite une petite maison Impasse du Bocage, vous pourrez peut-être trouver votre bonheur.

Je le remercie, lui dis que c’est très aimable à lui et que je passerai mercredi prochain. Pour l’instant, j’achète ce beau livre à reliure bleue que j’avais choisi. Je le remercie, le salue et m’en retourne retrouver les enfants qui chinent dans des piles de vaisselle. Le soir, armée d’un petit chiffon de laine, je dépoussière chaque page, les lissant délicatement. Sur le cuir de la couverture, j’applique un peu de cirage incolore et le livre revit. Il est magnifique, voyons voir ce qu’il raconte.
Commencer la lecture d’un livre c’est comme entrer dans un rêve. À la lumière des mots dérobés, l’âme revit. De cette succession de lettres, de mots, s’élève une mélancolie et se découvrent une histoire ou toute une vie ; car partager une page, c’est partager l’amitié. Deux heures plus tard, courbatue dans mon vieux fauteuil, les yeux rouges et douloureux, je referme le livre. Mains à plat sur mes genoux, caressant cet objet inanimé, les yeux clos, la tête renversée sur le dossier du fauteuil, je reviens doucement à la réalité. Cela fait mal de sortir d’une vie aussi bouleversante.

J’ai hâte de voir arriver ce mercredi pour aller rendre visite à ce vieux monsieur. Mercredi matin, je prépare un gâteau à l’orange, avec les oranges du jardin qui sont presque aussi délicieuses que celles que nous avions en Algérie...  Vers quinze heures, je me présente à la porte de la petite maison. C’est une vieille maison avec un toit de tuiles romanes, à quatre pans, surmonté d’une girouette qui ne tourne plus depuis longtemps, trop de rouille sans doute. Sur le devant de la maison, un petit jardinet est envahi d’herbes folles, on aperçoit de temps à autre une tulipe, une jacinthe, mais tout semble à l’abandon. Sur le pilier de l’entrée une plaque de cuivre : Monsieur Josef Schloss. J’active une clochette et aussitôt mon hôte apparaît à la porte d’entrée ; avec un grand sourire et un geste de bienvenue, il me fait signe d’entrer.

Cérémonieusement, il se présente : « Je m’appelle Josef, Jacob Schloss, j’ai 96 ans et ma maison va être démolie par la ville pour en faire un terrain de sports pour les enfants. On m’a retenu une place à la maison de retraite du Saint Hospice. Ce sera mieux pour moi, je ne serais plus tout seul. » Il dit tout cela avec conviction comme s’il voulait s’en persuader lui-même. Je lui offre mon gâteau à l’orange et il propose de faire du thé. Visiblement, il est heureux d’avoir de la visite. Il me dit de l’appeler Josef, ça le rajeunira ! Assise dans le petit salon, je parcours du regard les rayonnages qui tapissent la pièce. Il n’y a que des livres, un cadre d’argent piqueté, une photo d’une femme assez jeune, brune et jolie, un autre cadre avec la photo de deux enfants, un garçon d’une dizaine d’années et une belle jeune fille d’environ seize ans. Ils sourient à la vie. Un bougeoir à sept branches et des livres partout, sous la table, sur le guéridon, contre un mur.

Josef sert le thé, il tremble un peu, mais je ne remarque rien. Lui proposer de l’aider, l’aurait vexé, tant pis s’il y en a aussi dans la soucoupe. Il mange avec appétit mon gâteau, en reprend encore un morceau et cette fois, bien calé dans son fauteuil, il se propose de me raconter sa vie, si cela ne m’ennuie pas, bien sûr ! Je l’assure du contraire et m’apprête à l’écouter attentivement.
   
Sur la place du village, la cloche de l’église sonne 18 heures. Il est temps que je prenne congé. L’après-midi s’est écoulé et nous n’avons pas vu le temps passer. Peut-on voir d’ailleurs le temps qui passe ? Le temps ce n’est que du temps, du présent. Du passé vers l’avenir en passant par le présent. Josef semble triste que je veuille partir déjà. Il a encore tant de choses à dire. Je lui promets de revenir. Il me raccompagne au portail et me donne en passant une branche de cerisier en fleurs : «  C’est pour vous, merci d’être venue, dit-il. De toute façon ils vont aussi déraciner mon cerisier alors ! » Je pose un baiser sur sa joue et je me sauve.

Toute la semaine mon esprit est préoccupé par ce vieux monsieur, que j’arrive à considérer comme quelqu’un de ma famille et non plus comme un étranger. Son histoire me hante et peuple mes nuits. Le mercredi suivant, je fais des crêpes et cueille au passage dans mon potager, un gros bouquet de menthe fraîche, odorante à souhait. C’est un vrai plaisir de froisser ses feuilles et de humer cette senteur divine. Arrivée devant la maison, je tire vigoureusement la clochette : Ding  Dong ! Ding Dong ! «  Voilà ! Voilà j’arrive ! » Josef a revêtu un pantalon beige et un pull marron. Il semble rajeuni. « Voyez ! Je vous ai apporté de la menthe, nous allons faire une infusion que nous boirons avec les crêpes ! Savez-vous que la menthe apaise les maux de l’âme ? » Je le suis dans la cuisine minuscule, mais bien rangée et propre, le regarde préparer l’infusion et disposer sur un plateau les crêpes, les tasses . Il s’active tout heureux, je bavarde et le laisse faire.

Il fait très beau aujourd’hui, aussi nous installons-nous sous la tonnelle que recouvre une magnifique glycine, à l’arrière de la maison ; la vieille table n’est plus très stable, mais nous arrivons à la caler avec un morceau de carton et Josef se régale des crêpes. Il sirote à petites gorgées son infusion de menthe et parle, parle, il est très bavard. C’est vrai que lorsque je serai partie, il se retrouvera seul et n’aura plus personne avec qui discuter. Je lui dis que j’avais fini de lire le livre que je lui avais acheté à la brocante. Aussitôt, il me propose de choisir dans le salon autant de livres que je voudrai : « Surtout, ne vous gênez pas, je suis content qu’ils soient entre vos mains, je sais qu’ils seront bien traités. » Soudain il se tait et se met à rire : « vous avez remarqué comment je parle de mes livres ? C’est comme si je parlais de mes enfants. » Cette pensée le faisait rire mais je devine à son regard qui s’assombrit qu’il pense au futur, au jour où monsieur le Maire lui dira de partir, au jour où on démolira sa maison avec tout ce qu’elle contient, avec ses chers livres. Une pensée me traverse et je me promets d’y réfléchir plus tard. Nous devisons, Josef adore me raconter son enfance, son adolescence à Prague, son père, qui était libraire, lui a donné le goût de la lecture et des beaux livres. Ouvrir un livre, c’est comme pousser une porte et entrer dans la vie et le monde de ceux qui l’habitent. C’est indiscret et merveilleux à la fois. Car tous ces êtres deviennent vos amis et vous ne pouvez plus les oublier. Sa mère lui a appris à aimer la musique, il sait jouer du piano et du violon, hélas ! Il y a longtemps qu’il n’a plus d’instruments, mais son cœur et son oreille se réjouissent du chant des loriots, du roucoulement des tourterelles. Son compositeur préféré, Frédéric Chopin, est comme un ami pour lui, il sait tout de sa vie, de ses souffrances, de ses joies, il connaît ses œuvres par cœur et s’il avait encore son piano, il interpréterait pour moi un prélude ou un nocturne.

Le lendemain, je me rends à la mairie. Par chance monsieur le Maire est là et peut m’accorder quelques minutes. Je lui fais part de mes préoccupations : pourquoi démolir la maison de monsieur Schloss ? Toute sa vie, toute son âme habitent cette maison. C’est un crime de couper d’aussi beaux arbres, deux cerisiers centenaires, des tilleuls immenses, des oliviers tortueux. Le Conseil Général a pris sa décision et on ne peut y revenir et annuler tout ce projet qui servira à tous les habitants de la commune, cela, pour une seule personne ! Monsieur Jacob sera bien à la maison de retraite, on prendra soin de lui. J’essaie alors d’obtenir un délai. Cette maison est là depuis cinquante ans, le projet peut bien attendre un peu. C’est si triste de quitter sa maison, ses objets personnels, ses livres, son jardin, ses arbres. C’est comme mourir un peu et Monsieur Jacob est  déjà si âgé. Pourquoi lui causer cette peine, lui qui a connu tant de malheurs. Monsieur le Maire, me dit qu’il va y réfléchir, mais qu’il y a peu de chance. Les travaux doivent commencer dans deux mois et d’ici là, il faut reloger monsieur Jacob et démolir la maison.

L’âme en peine, je rentre chez moi déçue et en colère contre les lois, les décrets, etc, qui ne tiennent aucun compte de l’individu, de l’être humain. Deux mois ! Pauvre Josef ! Que faire ? Je ne peux pas le prendre chez moi, c’est trop petit et il ne voudrait sûrement pas. Il faut le convaincre qu’il sera bien là-bas, j’irai le voir chaque jour. Le jour suivant, je fais mon marché sur la place du village. Chacun parle du projet de démolition de la maison Impasse du Bocage. Quelle tristesse !  Je prends des fraises, je ferai une tarte cet après-midi et lui porterai.

Josef est sur le chemin, devant son portillon, il m’attend. Il a une grande nouvelle à m’annoncer, il y a réfléchi toute la nuit. Voilà : je dois sauver ses livres. Sauver son passé, sa vie. Je lui explique que c’est très gentil de sa part de vouloir me donner tous ses livres, mais que je ne peux pas accepter. Il a sûrement encore de la famille quelque part  et tout ce que contient la maison lui appartiendra. Le vieux monsieur secoue tristement la tête : «  Il n’y a personne. Toute ma famille a été anéantie durant la dernière guerre mondiale. Mes parents sont morts à Dachau, mes oncles ont été déportés en Sibérie, ma femme et mes deux enfants Judith et Ernst sont morts aussi à Auschwitz. Moi seul m’en suis sorti, je me demande bien comment. Mais ça ne fait rien, si vous n’en voulez pas ils seront engloutis sous les décombres et les gravats de la maison, voilà tout ! » Le soir même, je repars avec quatre gros livres, les plus précieux, selon Josef. Il a insisté pour que je les prenne, il me les offre en contre partie de la tarte aux fraises, des crêpes …
   
Le cœur triste, je raconte à mon mari ce qui s’est passé cet après-midi. Aussitôt il se met en colère : « Non ! Ce n’est pas possible, nous n’avons pas de place et ces livres sont vieux et jaunis et on ne sait même pas s’ils sont intéressants ». Que faire ? J’en parle à mon amie qui vit seule depuis la mort de son époux dans une grande maison, Chemin des Violettes, à l’autre bout du village.  Accepterait-elle de me laisser une place dans son garage ou dans sa cave pour y stocker les livres de monsieur Schloss, en attendant que je trouve une solution ?
Elle accepte : « Cela ne me dérange pas, c’est si grand ici ».
   
Josef a pris froid, il tousse, il est fiévreux. Je lui prépare une boisson chaude, lui fait prendre du paracétamol et lui dis que s’il ne va pas mieux demain, je dirai au Docteur Marland de passer le voir. Le lendemain, il ne va pas mieux. Le docteur passe le voir après ses visites. Il le trouve très affaibli et lui dit que ce serait mieux s’il allait à l’hôpital. Car au moins il serait sous surveillance médicale, de jour comme de nuit. Josef refuse catégoriquement. Il ne quittera pas son lit et s’il doit mourir, il préfère mourir chez lui, dans sa maison. Je le gronde, lui dis que s’il est raisonnable et s’il prend bien tous ses médicaments, il sera sur pieds dans quelques jours. Une semaine se passe et Josef ne va pas mieux. Un matin, au moment où j’arrive chez lui, une ambulance demandée par le docteur Marland est stationnée devant le portail. Deux infirmiers sortent de la maison portant un brancard où est couché monsieur Schloss, amaigri, les traits tirés, les yeux enfoncés dans leurs orbites, le teint pâle. Son regard se pose sur moi et il fait signe aux brancardiers d’attendre une minute. Son regard contient toutes les détresses du monde. « Marie, mon enfant, j’ai laissé une lettre pour vous sur la table. Je vous en prie, prenez soin de mes enfants. » Je l’embrasse et lui dis de ne pas s’inquiéter ; j’irai le voir cet après-midi, à l’hôpital.

L’ambulance disparaît sous le vieux pont et alors je peux laisser couler mes larmes. Sur la table, une grosse enveloppe cachetée à mon nom est en évidence. Je la prends, la range dans mon sac, je n’ai pas le courage de l’ouvrir. Je ferme les volets et la porte d’entrée et rentre chez moi, le cœur lourd. Dans sa lettre, Josef me supplie de sauver ses livres, ils sont toute sa vie. Chaque étagère de sa bibliothèque est un pan de sa vie. Mon mari me promet de m’aider et nous allons chez mon amie, nous stockons dans un coin de sa cave les six gros cartons contenant les livres de Josef. À treize heures, heure à laquelle commencent les visites, je suis à l’hôpital. Monsieur Schloss est d’une pâleur extrême, il ouvre les yeux, je le rassure tout de suite. Ses livres sont à l’abri, chez mon amie, ils ne seront pas détruits en même temps que la maison. Je lui demande s’il y a quelque chose qu’il voudrait que je lui rapporte. « Non ! » dit-il. Il a déjà sur la table à côté de lui, la photo de sa femme et de ses enfants. Il me dit qu’il a écrit son testament, que tout est en ordre et qu’il peut s’en aller tranquille car l’homme s’en va vers l’ouest comme le soleil. « Ne pleurez pas ma petite Marie, c’est la vie, je vais rejoindre ma Rachel adorée et mes petits et vous, vous vous occuperez de mes livres. »
   
Monsieur Josef, Jacob Schloss s’est éteint dans la nuit et ses livres sont mon plus grand trésor. C’est un héritage fabuleux et je lui promets intérieurement de mettre le temps qu’il faudra, mais je lirai tous ses livres. Et les ferai lire à mes enfants et à mes petits-enfants afin qu’ils ne meurent jamais. À l’heure où je vous écris, j’en ai lu quelques-uns qui ont enchanté mon âme et changé mon regard sur la vie. Je vous dirai plus tard ce que ces lignes contenaient car l’arôme du passé se trouve dans les pages d’un livre. J’ai réussi à faire de la place chez moi, me débarrassant de vieux bibelots, de certains meubles, mon mari m’a fabriqué de belles étagères où sont disposés les livres de monsieur Schloss. Je les ai tous dépoussiérés, lustrés, cirés. J’ai même repassé certaines pages. Ils resplendissent et mon bureau me semble tout différent, accueillant car ces livres sont mes amis et ils participent à rendre l’atmosphère chaude et conviviale. Quand j’écris à mon bureau, il me semble que Josef est là, assis à côté de moi, souriant. Son âme habite cette petite pièce. J’y suis bien car l’âme de l’homme est une lumière divine.