« Les Vraies richesses … »

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Ce texte écrit il y a 60 ans pourrait bien, à quelques virgules près, être daté d’aujourd’hui. Et ce n’est pas Jean Giono qui dirait le contraire.



- Fernand Dartigues, 2 rue Auber, Cannes, 1961 -


L’homme que j’avais devant moi était en colère. Une colère qui lui venait du cœur et de la raison. Dans un langage qu’il se souciait peu de rendre académique, il me dit cela, non sans véhémence :

« Vous trouvez pas ça navrant vous, dans cette histoire de 30 000 poules pondeuses sacrifiées, mises à mort de la façon la plus dégoûtante, par une famille d’éleveurs ? Ils ne vendaient pas assez bien leurs œufs, paraît-il ! Vous avez vu le spectacle que représente ces milliers de volatiles morts ou agonisants, vous avez vu à quoi on peut en arriver dans cette société d’abondance, cette société d’affaires, cette société où l’argent est roi ? Que sis-je roi, despote, tyran, souverain-maître ! Ah, nous avons bonne mine, avec nos richesse, avec ces accumulations énormes d’une part et cette pénurie qui désespère certains (à l’autre bout du monde) ! Vous croyez pas que ces œufs, ces poules et tant d’autres denrées, sciemment gaspillées feraient le bonheur de beaucoup ? Plus que le bonheur, du reste, on pourrait ainsi sauver des millions de crève-faim. »

Du temps où j’avais le… bonheur de rencontrer Jean Giono, nous parlons souvent de cela, de ce monde, de cette société de consommation, à l’égard de laquelle nous formulions tant de réticences. Faisant la part de la poésie et de l’exagération, si souvent nécessaire pour mieux se faire entendre, je l’écoutais s’exprimer sut tous ces sujets, avec une verve mêlait qui sans cesse le réel et l’imaginaire. De toute évidence, ce qui lui tenait le plus à cœur, c’était la séparation, sans cesse accélérée entre l’homme et la nature. 

Plutôt que de tenter de rapporter ces conversations, d’une façon trop approximative, je préfère citer quelques phrases de sa préface aux « Vraies richesses », telles celles-ci :

  • Des hommes existent qui ne savent pas ce qu’est un arbre, une feuille, une herbe, le vent de printemps,le galop d’un cheval, l’illumination du ciel… Ils ont des morceaux de papier qu’ils appellent l’argent. Pour avoir un plus grand nombre de ces morceaux de papier, ils décident de faire abattre et d’enterrer 160 000 vaches, parmi les plus fortes laitières. Ils décident d’arracher la vigne, car, s’il ne l’arrachait pas, le vin serait trop bon marché… Ils brûlent le café, ils brûlent le lin, ils brûlent le chanvre, le coton… Nous avons trop de tout, vite, vite, tuons les vaches, les porcs, les moutons… Que la rareté revienne ! Que la terre soit un désert, pour que je puisse vendre plus cher ce petit mouton, cette petite pêche…