Paris Côte d'Azur

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Archives : le Temple du soleil... suisse.

article publié sur la version papier de Paris Côte d'Azur - juin 2001 -

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Hergé se retourne-t-il dans sa tombe ? Mais si c’est bien d’un temple dont il est question ici, il a été revisité par Luc Jouret, Joseph Di Manbro et autres Michel Tabachnik. Le procès de ce dernier, a relancé les spéculations sur l’Ordre du Temple Solaire. Qui a fait quoi, quand, où ? Quels ont été et quels sont encore les intérêts en jeu ? Y a-t-il des sommes fabuleuses cachées dans quels coffres lointains que ponctionneraient de mystérieux personnages, à l’origine de toute cette mascarade ? Car mascarade il y a eu, mais combien tragique !



- Croix templière du type utilisé sur les capes rituelles des membres de l'ordre - 


Il est un personnage, parti dans la première fournée en route pour Sirius, régulièrement cité mais qui n’a pas captivé les médias. Il s’agit de Camille Pilet. Nous allons tenter d’apporter quelques lumières sur l’homme que nous avions rencontré à plusieurs reprises.


L’homme est né dans le canton francophone et francophile de Vaux, près de la Chaux de Fonds, cœur historique de l’industrie horlogère. Délicat, presque chétif, il n’a qu’une hâte, quitter cet environnement, aller à la ville, réussir, voyager…


Il va y arriver, au-delà de ses rêves les plus fous. Autodidacte, il travaille beaucoup. Il utilise ses temps libres à apprendre des langues étrangères à l’aide de livres et de cassettes. Il rentre un jour dans la modeste entreprise familiale Piaget. Il y restera jusqu’à la retraite. Rigoureux, consciencieux, il est l’employé modèle que tout patron cherche. Il grimpe peu à peu tous les échelons. Ses remarques et ses suggestions vont jusqu’à infléchir la politique de l’entreprise. Les Piaget lui font de plus en plus confiance. Il les incite à faire le choix d’un développement vers le grand luxe. C’est le bon choix, le nom de la firme rivalise bientôt avec ceux des plus grands joailliers horlogers. Camille est leur ambassadeur avant d’être un des leurs directeurs.


Il parcourt alors le monde, sa mallette à la main et établi rapidement des contacts privilégiés avec les grands marchands, à Tokyo (il parle le japonais), à New-York, dans les grandes capitales d’Amérique du Sud, dans les pays du golfe persique où sa patience fait merveille. Les dirigeants africains comme Omar Bongo le reçoivent comme un seigneur, il leur vend des montres à leur effigie qu’ils distribuent pompeusement à leur Cour et à leurs visiteurs de marque…


Piaget est au firmament et Yves le fils devient un membre à part entière de la jet-set. Camille est plus discret, il est à la recherche d’autre chose. Il vend ses parts de la marque Beaume et Mercier, filiale de Piaget qu’il avait aussi fortement contribué à développer. Et achète bientôt un magnifique appartement à Cannes Marina, un autre à Monaco. Bien qu’il ne joue pas, il devient membre du luxueux Club de Golf de Taulane, près du Logis du Pin. Il nous téléphonera d’ailleurs pour s’inquiéter de quelques articles qui laissaient planer un doute sur la provenance des capitaux qui furent nécessaires pour monter ce golfe improbable. Il n'était pas au courant...


Invité partout, habitué à côtoyer les riches de la terre, ce n’est pas ça qui va lui tourner la tête.


Son appartement de Genève était un petit musée dédié à l’art japonais et représentait à lui seul une petite fortune. C’est peut-être dans cette direction qu’il a d’abord cherché à remplir le vide affectif de sa vie. Célibataire, un rien timide avec les femmes, il n’a guère investi dans leur commerce. Il entretient à l’occasion une jeune kinésithérapeute romaine. Attaché à sa sœur et sa belle-famille, il les invite régulièrement à Cannes. Il aimerait que son neveu suive le même chemin que lui, qu’il soit plus dur au travail. Il paraît déçu du peu de résultats, sans rapport avec les aides matérielles qu’il lui procure.


C’est à Cannes toujours qu’il prend ses premiers cours de yoga et commence à s’intéresser à la nutrition. C’est sans doute à partir de là qu’il s’ouvre à la spiritualité et entreprend ses premières recherches.


Un événement va contribuer un peu plus à lui faire se poser les traditionnelles questions existentielles. Il est à Tokyo, dans un taxi, avec un de ses clients, lorsqu’il est atteint d’une forte douleur à la poitrine. C’est une crise cardiaque qui aurait dû lui être fatale si ce client et ami ne l’avait amené dare-dare dans le meilleur hôpital spécialisé de la ville.


Il se bat, il a envie de vivre, il s'astreint sans peine - la discipline ne lui fait pas peur - à un régime diététique draconien. Il devient un adepte du programme américain de Nathan Pritikin, il se rend régulièrement dans son centre où l’on préconise une nourriture pauvre en graisse et l’apprentissage d’une hygiène de vie capable de prolonger la vie… Emballé par les résultats, il n’a jamais été si en forme, il fait un peu de prosélytisme et aimerait que tous autour de lui, amis parents, collaborateurs, adhérent à ces principes de vie saine. Pourtant ce n’est pas encore suffisant. Il manque cette dimension spirituelle. Et un jour tout bascule.


Comment rencontre-t-il Luc Jouret et Jo Di Manbro, nous ne le savons pas. C’est dans les années 80 qu’il évoque devant nous Luc Jouret. Il assiste à ses conférences, le rejoint au Québec et très certainement le finance déjà. Il attire notre attention sur ce personnage et avec beaucoup de prudence cherche à nous intéresser à lui à travers des thèmes en rapport avec l’écologie mais sans insister.


 Rétrospectivement nous comprenons qu’il existe un lien entre cette sensibilité écologique qui dresse un bilan inquiétant sur l’état de la planète et la théologie apocalyptique. Camille Pilet le franchit et il ne fait aucun doute pour nous qu’il est sincère. Il n’est pas de ceux qui profite financièrement de l’organisation. Il est de ceux qui participent à son financement. Les enquêteurs suisses ont confirmé qu’il avait largement ponctionné sa fortune personnelle, estimée à 12 millions de francs suisses, au profil de l’OTS.


Mais son rôle n'est pourtant pas négligeable. Il a un réseau de relations dans le monde entier et il s’en sert pour placer l’argent du groupe en Australie, au Japon comme au Etats Unis. Apparemment, il est valorisé au sein de l’Ordre et gravit les échelons sans jamais apparaître comme étant un leader. Il accepte comme chez les Piaget de jouer les seconds rôles.


Quelques semaines avant de disparaître dans l’incendie du chalet de la secte, à Cheiry en Suisse, Camille nous téléphone une dernière fois. Il est nerveux et paraît pressé. Il doit se rendre à Monaco et au Cannet mais nous ne pourrons le voir. Nous ne sommes pas dans ses plans, ni ne l’avons sans doute, fort heureusement, jamais été. Juste une relation très cordiale qui c’est rapidement établi et un respect mutuel lors d’échange d’idées.


Nous apprenons au journal télévisé le drame et découvrons que notre ami est au nombre des victimes.


Comment cet homme agréable, discret, riche, en excellente forme physique, a-t-il pu finir ainsi, sur la paille d’un chalet suisse, carbonisé ?


Nous ne le saurons jamais, mais ces quelques lignes et un instant de réflexion, nous font croire qu’il avait bien le profil pour un destin de ce genre.