Paris Côte d'Azur

Magazine d'informations et de commentaires

Souvenirs : Les Fêtes des Rameaux et de Pâques en Algérie.

Crédits:
textes par
Catégorie Les Arts au soleil

Chacun à sa Madeleine de Proust, chacun est à la recherche du temps perdu... Pour Jocelyne Mas, la proximité des fêtes pascales la ramène toujours vers une période heureuse de son histoire personnelle. Une histoire liée à notre mémoire collective... L’écrivain nous offre ici un extrait de « Chez nous en Algérie, la Méditerranée était au Nord », circa 1948.

  
  • Jocelyne Lévèque-Fougère et sa grand-mère Virginie Bertrand née Solarino -

« Pour les Rameaux, mon père confectionnait des petits arbustes de papier coloré et brillant ; à chaque branche se balançaient des fruits confits, des mandarines confites, des sucreries, mais on n’avait le droit d’y goûter qu’après la messe ! La vitrine de la boulangerie devenait une merveille de couleurs, le papier de soie brillait sous les rayons du soleil et ondulait au moindre souffle d’air.

Ma grand-mère m’avait tricoté un petit cache cœur en laine angora blanc, je l’adorais, il était si doux. Je l’ai gardé longtemps. Elle m’avait aussi confectionné de ravissantes petites chemises, à bretelles, en coton très fin, rebordées d’une guirlande de petites fleurs de toutes les couleurs. Un jour mon amie Sylvette vient dormir à la maison. Je lui prête une de ces chemises, et elle en tombe amoureuse, jamais elle n’avait vu (disait-elle) d’aussi jolies chemises. Le lendemain, je lui dis de la garder, elle était ravie.

À Baraki, à Pâques ma grand-mère faisait toutes sortes de gâteaux : des cannollis fourrés de crème, d’un côté vanille, l’autre côté chocolat, des œufs décorés, un gâteau en couronne avec de vrais œufs durs, des corbeilles d’oreillettes, des mantécaos, petits gâteaux à la cannelle et pour cacher dans le jardin, des œufs durs peints de toutes les couleurs et un seul œuf cru. La maison embaumait la fleur d’oranger.

Les traditions, c’est ce qui fait les souvenirs. Nous partions mon frère et moi, un panier sous le bras, dès notre arrivée à la recherche de tous ces œufs. C’était à celui qui en trouverait le plus ; mais c’était aussi sans compter sur l’astuce dont faisait preuve ma grand-mère, pour inventer ses cachettes. Le jardin en regorgeait, sous les fleurs, dans les arbres, dans l’herbe haute parsemée de vinaigrettes aux petites fleurs d’un jaune éclatant et aux tiges acidulées. Et toute la famille nous suivait en poussant force exclamations. Lorsque nous avions trouvé tous les œufs, restait à chercher celui qui était cru. Pour cela mon grand-père s’offrait en victime et nous cassions sans remords les œufs sur son front jusqu’à ce que bien sûr nous arrivions à l’œuf cru.

Que de cris et de trépignations ; nous sautions de joie pendant que mon pauvre grand-père, stoïque, gardant son sourire, s’essuyait le front avec son grand mouchoir à carreaux. À l’époque, ces grands mouchoirs jouent un rôle de tous les jours, tantôt c’est plié en deux en triangle un foulard pour attacher mes cheveux, tantôt c’est avec un nœud à chaque coin un ravissant petit chapeau, tantôt encore c’est trempé dans l’eau glacée du puits un pansement pour nos genoux écorchés. »