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Génocide toi-même !

Alors que le Parlement français votait une loi sur le génocide, la Turquie, se sentant visée, réagissait au quart de tour.

Des génocides, l’histoire de l’humanité en est remplie. La découverte du Nouveau Monde sonna le glas de nombreuses ethnies du Nord au Sud du continent américain. En Afrique bien de guerres tribales furent le prétexte à des exterminations, dans l’Allemagne hitlérienne, au Cambodge, plus récemment au Rwanda, au Tibet, dans l’ex Yougoslavie, les massacres qui eurent lieu s’apparentent dans leur violence et leur ciblage à des génocides. Les événements qui se sont passés en Arménie en 1894/96 (200 000 morts) et surtout en 1915/16 (plus de 1 million de morts) échappent-ils à ce qualificatif ? Était-ce le rôle des parlementaires français d'en décider ?

Pour Dominique de Villepin, la réponse est non. Il va même jusqu’à faire un rapprochement avec l’action de la France en Algérie : « Est-ce que nous serions heureux que le Parlement algérien légifère sur la mémoire ? » Une suggestion qui n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. En l’occurrence le ministre turc Recep Tayyip Erdogan, qui, dès la loi votée, réagissait en accusant la France d'avoir commis un génocide en Algérie. Certes, la conquête de l’Algérie a donné lieu comme toutes les conquêtes colonialistes à des batailles, des meurtres, des tueries. Faut-il pour autant parler de tentative d’extermination ? Qu’elle que soit la réponse, cette affirmation du Premier ministre turc a donné lieu à une autre réaction inattendue. Inattendue car en ce domaine, ce sont toujours les Européens colonisateurs qui sont en ligne de mire. Comme si l’histoire de l’esclavagisme et des guerres raciales commençaient avec eux. À en oublier par exemple que la traite des noirs a connu de beaux jours dans les pays arabes et ottomans, ou que les principaux pourvoyeurs de bois d'ébène étaient de petits potentats nègres…

- la capitale actuelle de l’Arménie, Erewan - place de la République - photo Roger Zenner -

Aujourd’hui, c’est Bernard Lugan qui renvoie à propos du présumé génocide algérien commis par les Français, le boomerang. « La Turquie a la mémoire courte ! » affirme-t-il, rappelant que l’Algérie a été pendant trois siècles une colonie ottomane, période durant laquelle les janissaires turcs s’illustrèrent par leurs méthodes particulièrement brutales et expéditives. On l’aura compris, il s’agit de massacres et assassinats, de décapitations, d’esclavagisme…, pratiques dont l’Occident est loin d’avoir le monopole.

Autre aspect de ce dossier qui n’est, volontairement ou pas, exploré, celui de la religion. Historiquement, la situation politique de l’Arménie fut déterminée par le fait que les Arméniens avaient choisi le christianisme comme religion d’État, dans un contexte où la religion dominante était l’Islam. À l’heure où les communautés chrétiennes se trouvent persécutées en Égypte, au Liban en Irak, au Nigeria, au Pakistan, par des extrémistes musulmans, c’est un point qu’il convenait de relever. En Turquie, un attentat contre le patriarche œcuménique Bartholomée Ier, avait été déjoué par la police turque en mars dernier. Le patriarche fut d'ailleurs à plusieurs reprises la cible de menaces de la part d'organisations ultranationalistes, hostiles à son combat en faveur des libertés religieuses pour les minorités chrétiennes de ce pays. On peut ajouter à cela le meurtre d’un prêtre catholique italien en 2006, et celui de trois pasteurs protestants en 2007.

Autre réaction à cette loi dont on a peine à trouver une raison, autre qu’électoraliste et dont la mise en application risque d’être aléatoire, celle de turcs ou sympathisants négationnistes. Ils s’en sont pris à Valérie Boyer, artisane de cette loi. Elle et des membres de sa famille auraient reçu des menaces de viol, de mort, de destruction, des injures. Sur le site internet piraté de la député UMP, on pourrait ainsi lire des insultes dirigées vers la diaspora arménienne, les accusant « de n’avoir pas le cran d’ouvrir les archives et de faire face à la vérité ». Que pourraient-ils donc y découvrir qu'ils ne sachent déjà ? Qu’aucune exaction, qu’aucun massacre d’Arméniens n’a eu lieu en 1894 et en 1915 ou que leur nombre a été exagéré ? Autres cibles des pro-turcs, les Français, « tellement pitoyables et pathétiques » qu'ils méconnaissent les vérités pour obtenir des voix. Encore une fois de quelles autres vérités pourrait-il donc s’agir ?

Si la seule finalité de cette loi contre la négation des génocides, telle que veulent le croire les Turcs, était de capter les voix des Arméniens pour les prochaines échéances électorales en France, on peut penser qu’il vaut parfois mieux laisser l’Histoire tranquille !

Alain Dartigues