Paris Côte d'Azur

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Nostalgie des Noëls d'autrefois...

là-bas de l'autre côté de la Méditerranée. Jocelyne Mas évoque avec émotion les fêtes de son enfance en Algérie. Des fêtes chrétiennes.

Catégorie Les paradoxales

« Pour Noël, mon grand-père nous fabriquait des jouets en bois : un chariot pour mon frère, on pouvait s’asseoir dedans et descendre à toute vitesse l’allée jusqu’au portail ; une armoire de poupée pour moi, je pouvais y ranger tous les petits vêtements que ma grand-mère cousait pour mes poupées avec des chutes de tissu.

La véranda aux grandes fenêtres changeait de décor, une vraie féerie de boules multicolores, des guirlandes d’or et d’argent s’entrecroisaient, et volaient d’un mur à l’autre, un sapin décoré de petits morceaux de coton semblait vraiment crouler sous la neige. Sur une table décorée posée à côté du sapin, des personnages peints vivaient leur vie de tous les jours ; il y avait des fermières avec leurs poules et leurs paniers, une mare avec des canards, des bergers au milieu de leurs moutons, tous les animaux domestiques, un pont qui enjambait une rivière de papier argent, long ruban bleuté, une crèche bien sûr, des rois mages aux vêtements multicolores, et pour illuminer tout cela, des dizaines de petites bougies.

Une année, j’eus la permission de les allumer. Quel désastre, avec mes grands cheveux, je fis basculer une bougie dont la flamme toucha un petit morceau de coton, et se propagea à toute vitesse, l’arbre de Noël prenait feu ! Attirée par nos cris, ma grand-mère arriva et jeta une grande casserole d’eau qui eut raison de ce début d’incendie. J’étais vexée et j’avais de la peine pour mes grands-parents qui se donnaient tant de mal pour nous faire plaisir. Mon frère et moi, nous avons fait sortir tout le monde de la pièce et nous avons épongé, nettoyé, redressé tous les petits sujets et à genoux devant Jésus, la Vierge Marie, Saint Joseph nous avons demandé pardon de faire tant de bêtises. Ma grand-mère entra la première et vint nous embrasser en nous disant que ce n’était pas si grave que cela. Nous avons passé quand même une bonne soirée, tous réunis sous les reflets changeants de la lampe à pétrole. Dans une vieille poêle à trous, posée sur les bûches de la cheminée, les marrons éclatent et on n’hésite pas à se brûler les doigts, pour les savourer plus vite. Nous avons laissé nos chaussures devant la cheminée en allant nous coucher, espérant bien être pardonnés par le Père Noël aussi.

- montagnes de Kabylie -

Pendant les vacances scolaires, nous allions faire du ski à Tijda ou à Chréa. Quelle joie de contempler ces étendues immaculées du Haut Atlas, aux blancheurs veloutées. Au loin, les montagnes gigantesques du Djurdjura, auréolées de nuages. Avant notre passage, seules les traces de pattes des écureuils et des chamois étaient visibles. Les sapins énormes sont tout courbés par la neige. Il y a des odeurs alpestres pénétrantes, senteurs de résineux et de neige. C’est une vision féerique, l’atmosphère est feutrée. Sur le toit du refuge, la joubarbe des toits, ajoute une touche magique au paysage. Magique, cette plante l’est à plus d’un titre ; pour les Romains et les Grecs, sa présence sur les toits, éloignait la foudre et appliquée sur les mains les rendaient invulnérables. Les lichens sont les peintres des rochers, formés de champignons et d’algues vivant en symbiose, ils colonisent tous les milieux et tous les substrats dont ils trahissent la composition par leur couleur : blanche sur le calcaire, verte sur la silice, jaune au contact des nitrates.

C’est le désert et c’est la vie qui se succède tour à tour, sous nos regards émerveillés J’avais des skis en bois assez courts, un pantalon serré aux chevilles un peu bouffant, un bonnet rouge avec un pompon, une gourde en métal toute cabossée contenant du lait accrochée à ma ceinture. Les luges étaient aussi en bois et à l’époque, il n’y avait pas de remontées mécaniques, et le soir quand on reprenait le car, au bout de quelques kilomètres, tout le monde dormait terrassé de fatigue et ivre d’air pur.

La nostalgie est la nourriture des déracinés. Là-bas, une autre rive détient mes bonheurs. Une basilique est abandonnée de ses croyants. La Vierge noire étend ses bras vers ses enfants dispersés par le vent de l’Histoire. Partout dans le monde, ils pleurent de son absence, leurs regards montent vers le ciel et de leur cœur s’élève la même fervente prière.

Les souvenirs d’enfance sont une brise parfumée dont les bouffées se font de plus en plus rares. Les hommes de la Méditerranée ne sont heureux qu’avec le contact physique avec la nature, le soleil et la mer.

Revoir son école, passer dans le quartier de son enfance, retrouver ses amies : Malika, Bahia, que sont-elles devenues ? Retourner dans son village, sentir le parfum intense, frais, fruité, légèrement musqué qui semblait flotter dans l’air, revoir ses anciens voisins : plus jamais. S’asseoir sur les bancs du square de sa jeunesse, plus jamais. Revoir les petits ânes du square Bresson. Chemins perdus de sa jeunesse. Senteurs oubliées du bigaradier. Retrouver le goût des oranges, gorgées de soleil. Retrouver le parfum des mandarines dont l’écorce si odorante laisse longtemps son parfum sur nos mains. Sentir la caresse du vent chaud sur nos bras nus. Avez-vous remarqué que l’on entend le vent avant de le sentir. Il s’engouffre dans les feuillages en un long murmure et c’est seulement après que son souffle chaud nous enveloppe. Et l’on se surprend à attendre avec volupté, le souffle suivant. Chaque fois en Automne, quand les arbousiers rougissent de leurs fruits, je revois celui qui était à côté de mon école. Il décorait l’entrée de ses petites boules rouges, comme une lanterne de bienvenue.

Pourquoi, faut-il que lorsque notre pensée s’en retourne en Algérie, nos yeux s’emplissent de larmes ? Surtout ne pas montrer aux enfants, notre chagrin, ils ne comprendraient pas. Garder les yeux grands ouverts, pour éviter que la grosse larme qui y flotte, ne roule sur nos joues. On se sent amputé de son passé. Et on regrette la paix des soirs heureux. Passer la main, caresser tendrement le dessus d’un bahut, en se disant ma mère, ma grand-mère, ont eu les mêmes gestes. Non. Pas de grenier où s’entassent berceau des enfants, cheval à bascule, poussette en bois du siècle dernier, grandes malles découvrant leurs trésors. Plus de jouets d’enfance, inutiles et trop encombrants mais combien indispensables pour un enfant. Jouets trop neufs, sans souvenirs, meubles trop neufs sans âme, et sans la patine du temps, n’ayant jamais appartenu à personne.

Seule poupée à avoir traversé la Méditerranée, ballottée sur les routes, malmenée, robe décousue, d’avoir été la seule confidente des chagrins d’une petite fille. Cachée dans un tiroir d’une commode, cinquante ans après a encore le pouvoir de faire couler des larmes sur le visage d’une vieille dame. Plus de grand-mère non plus, qui racontera à ses petits enfants, blottis au coin du feu, le respect des femmes, de leur mystère, de leur générosité, sa vie passée, ses parents, leur façon de vivre à l’époque. Quand il n’y avait ni réfrigérateur, ni lave-linge, ni lave-vaisselle, ni télévision, ni téléphone etc. mais la lampe à pétrole, le garde-manger tout grillagé, la glacière et son gros pain de glace, la cuisinière à bois, la lessiveuse, le puits pour avoir de l’eau fraîche, les toilettes dans le jardin.

Ni comment se soigner avec de l’essence algérienne, ou placer des ventouses. Et qui vous dira que les fleurs sont nées d’un sourire de Dieu. Et que lorsque la lune est pleine il faut mettre une bassine d’eau entre le lit et la fenêtre, afin qu’elle emmagasine les rayons de la lune, vous aurez ainsi de l’eau de lune pour la toilette du lendemain.

Plus personne pour dire les contes de Noël où se mêlent le merveilleux, les croyances, la magie et les superstitions. Plus de grand-père, qui apprendra aux petits enfants à ne pas maltraiter les plantes et les fleurs, à protéger les coccinelles : « petites bêtes à Bon Dieu », à respecter les choses de la vie, tout ce qui vit sur terre, arbres, animaux, hommes. À s’amuser, d’un petit bateau de papier, à fabriquer une brouette de bois, à offrir un cadeau que l’on a fait de ses mains, il aura plus de valeur, car tous ces instants passés à le construire prouvera l’amour que l’on porte à la personne à qui on l’offre. Plus de grand-père non plus, pour apprendre quel est le meilleur moment pour semer le blé, en observant la lune. Si elle est rousse, ou entourée d’un halo, si c’est la pleine lune, si le ciel au coucher du soleil est rouge, il y aura du vent demain. Et qu’au crépuscule le vent tombe toujours. Pourquoi, tombe ? Qui évoque la loi de Newton, la pomme qui tombe de l’arbre attirée par l’attraction de la terre. Puisque le vent, ce n’est que du vent !

Passer Noël sans eux. Quelle tristesse. Pourtant dans chaque famille Pied-Noir, vous trouverez l’amour, l’affection, la passion des enfants, le respect des vieux parents, la chaleur humaine. Quelque chose qui fait que l’on s’y sent bien, on y rit mais on y souffre aussi. On affronte la vie avec courage. Et quand ils vous parlent de leur pays, de leur terre, ils en parlent avec amour et passion. Cette terre a fait jaillir la vie en eux et ils ne peuvent l’oublier. Mémoire et oubli. Présent et passé, tout se mêle, ce sont les maux de l’âme.

Nous sommes en manque de souvenirs !

Jocelyne Mas

Extrait de Chez nous en Algérie, la méditerranée était au nord.