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La Toussaint : Les oubliés du dimanche.

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Catégorie Les paradoxales

Pour les rapatriés d’Algérie dont les parents sont restés sur le sol qui les a vu naître de l'autre côté de la Méditerranée, la fête des morts laisse un mauvais goût dans la bouche. Privés de la possibilité d'honorer et de fleurir la dernière demeure de leurs aïeux, ils n’ont comme seul alternative pour les honorer que de faire revivre leur mémoire par la pensée. Pour Joselyne Mas, la douleur se renouvelle chaque année à cette occasion. Évoquer les jours heureux fait office d catharsis :

- le cimetière, transformé en potager, où reposent certains membres de la famille de Joselyne Mas…

« Je me souviens de nos dimanches à la campagne. Toute la famille était réunie à la table des grands-parents. Les oncles, les tantes, les cousins et les cousines, toute une tablée bruyante et gaie. En bout de table trônait grand-père, cheveux neigeux et yeux bleus, un sourire plein d’affection aux lèvres. À l’autre bout, ma grand-mère, petite et brune, embrassant d’un regard pétillant tout son petit monde. L’amour était palpable. La richesse d’une vaisselle de cristal et d’argent n’existait pas, elle était seulement amour, affection, tendresse.

Les grands et les petits parlaient tous en même temps. Chacun racontait sa semaine passée. Par moment on entendait un : « Stop ! » vigoureux : grand-mère voulait placer un mot. Et grands et petits se taisaient. Grand-mère nous régalait de sa cuisine riche et ensoleillée. Poulet de la basse-cour, légumes, salade et fruits du jardin. Gâteaux et crèmes faits maison. Grand-mère se donnait beaucoup de mal pour satisfaire toute sa nichée. Mais elle était contente quand tous les plats repartaient vides à la cuisine. Tout le monde aidait, sans même penser à rechigner. Grand-père préparait le café, fraîchement moulu dans le vieux moulin de bois à manivelle. Ensuite, laissant les hommes refaire le monde, les femmes jeunes et moins jeunes se retrouvaient à la cuisine pour la vaisselle. Et les langues allaient bon train. Les enfants avaient le droit de sortir jouer dans le jardin. Ensuite tout ce petit monde se retrouvait dehors, au soleil de l’après-midi, pour jouer aux boules ou, pour les dames, tricoter à l’ombre du grand mimosa qui embaumait.

Le soir commençait à tomber, alors grand-mère partait dans son jardin munie d’un grand panier et cueillait légumes, tendres salades, fruits… Bio, avant même que le concept existe. Et chacun repartait avec son panier de victuailles.

Sur le pas de porte, grand-père entourait d’un bras affectueux les épaules de sa femme et tous deux, faisant de grands signes d’au revoir, regardaient repartir les jeunes. Ils étaient heureux, ils avaient passé une bonne journée, fatigante certes, mais combien heureuse. Ils n’étaient pas tristes ; ils savaient que le dimanche suivant toute la famille serait de nouveau réunie.

Nous voilà devenus grands-parents à notre tour. Maintenant la famille est éclatée ; depuis notre départ de notre cher pays, chacun a opté pour une région où on trouverait plus facilement du travail. Et les distances ne facilitent pas les réunions de famille. Les grands-parents sont partis au royaume des cieux, les oncles et tantes ne sont plus là non plus. Les cousins et cousines sont âgés et mal en point. Les enfants sont loin ; ils ont leur vie, leurs propres enfants, leur travail, leurs activités, leurs amis. Nous avons pour compagnie une grande boîte froide qu’on appelle télévision. Les images défilent sans que cela ne nous intéresse vraiment. Les dimanches s’étirent et n’en finissent plus. Rien ne remplace deux petits bras noués autour de notre cou, et de gros baisers sonores sur nos joues ridées. Les enfants viennent quelquefois, toujours pressés. Ils n’ont pas de temps à consacrer à leurs vieux parents.

C’est la vie, me direz-vous ? Pourquoi se plaindre ? Nous sommes les oubliés du dimanche et c’est avec nostalgie que nous repensons aux dimanches de notre enfance. »

Jocelyne Mas