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L’architecte et le maire…

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Un beau titre pour un polar, un film ou… un fait divers.

Beaucoup de Mouansois ont été bien surpris d’apprendre dans la presse locale, le 21 février dernier, que leur maire venait de perdre une bataille juridique qui l’opposait, depuis 14 ans à l’architecte du groupe scolaire de la Grand’Pièce .

Difficile de résumer en quelques lignes une procédure d’une telle longueur. Commençons par le commencement. Il était une fois un maire, André Aschieri, et un architecte, Pierre Fauroux, qui avaient fait un rêve, celui de réaliser une école pas ordinaire. Chacun admirait l’autre, le maire admirait le novateur, l’architecte l’élu épris d’écologie ; les deux finirent par se mettre d’accord sur un projet ambitieux. Nous étions à ce moment là en 1990.

Et le projet était bel et bien ambitieux. Il s’agissait de construire un groupe scolaire abritant dix classes du primaire autour d’un concept éducatif mettant en avant les Arts plastiques. A l’initiative de l’architecte et sans surcoût par rapport au budget de départ, 6 ateliers pédagogiques avaient été prévus, s’ajoutant à une salle de spectacle de 250 places. Ateliers et salle ayant été conçus pour pouvoir être ouverts au public et fonctionner indépendamment des activités scolaires. Que rêver de mieux dans un lieu situé à proximité du village, à quelques pas de la forêt communale…

Les plans approuvés, le chantier démarra et tout le monde d’applaudir jusqu’à ce que… le temps se gâte. Pourquoi, comment ? Chacun restera et reste encore sur ses positions. Le maire, pressé d’ouvrir les classes – c’est sa seule excuse – et l’architecte soucieux de livrer l’ouvrage tel que décrit sur les plans et en toute sécurité pour les utilisateurs.

Pour faire court, le divorce – violent - eut lieu au cours des travaux, le maire exigeant l’ouverture partielle de l’école. L’architecte la jugea prématurée et dangereuse pour les enfants. Il ordonna bientôt l’arrêt des travaux, décision « inacceptable » pour le maire qui, peu après, donnait le chantier à terminer à ses services et à d’autres entreprises. Il en profitait pour effectuer des modifications. Nous sommes alors en 1994.

Comme on s’en serait douté à la lecture de ces événements, l’affaire prit la direction des tribunaux administratifs. Pierre Fauroux dénonça une absence de permis de construire, des faux en écriture, un code des marchés publics non respecté… Vinrent ensuite les plaintes au procureur, les perquisitions à la mairie, l’audition comme témoin assisté du maire, les enquêtes de la gendarmerie qui conclurent « à des indices graves et concordants de culpabilité pour non-déclaration d’ouverture de chantier, absence de permis de construire, faux et usage de faux commis par une personne dépositaire de l’autorité publique… ». Nous voilà maintenant en 1996.

La justice avança, avec son pas de sénateur et rendit un premier verdict en 2002. Le maire, jouant la carte procédurière fit appel et perdit, alla au Conseil d'Etat et perdit. Condamné à verser, en 2002, les honoraires à l’architecte, il faudra y ajouter les intérêts… qui ont couru jusqu’aujourd’hui. Mais une affaire en cache une autre et fort de cette victoire, Pierre Fauroux a bien l’intention de défendre ses droits à la propriété intellectuelle. Il revendique maintenant la paternité des plans de la caserne des pompiers de Mouans-Sartoux, prévue pour être accolée à l’école. Réalisée par d'autres, elle ne respecterait pas - selon l'architecte - l'esprit du projet initial.

Ce qui avait commencé comme un conte de fées, avait donc tourné au cauchemar. L’attitude hostile du maire, sa volonté de mettre l’architecte à genoux, en ne réglant ses honoraires que contraint et forcé, obligea Pierre Fauroux à fermer son cabinet. Il ne devait retrouver que récemment le chemin des concours publics. Un préjudice d’autant plus regrettable que cet homme du métier est considéré par ses pairs comme un véritable artiste. Son église-mairie est inscrite au Patrimoine architectural du XXème siècle.

Citons comme autre illustration quelques lignes de François Chaslin, critique à France Culture, à propos de l’école dont il est ici question et qu’il visita en 1996 : « je dois vous dire que je n’avais pas connu depuis plusieurs mois, depuis plusieurs années peut-être, un tel plaisir d’architecture. Pour l’architecture elle-même, si ferme et si aboutie, avec ses grands partis et ses finesses, son élégance formelle, et pour la qualité d’intention sociale dont elle témoigne… ».

Par une curieuse forme d’amnésie - sans doute une amnésie de fixation selon laquelle le malade est incapable d’enregistrer des souvenirs nouveaux - aucun média ne s’intéressa à ces faits. Entre l’article signé par Jean-Pierre Largillet dans Nice-Matin le 14 juillet 1994 et l’article de Christophe Belleuvre, dans ce même quotidien le 21 février dernier, 14 ans ont passé et rien, pas un mot, pas une ligne, un silence étourdissant… Quatorze années qui n’ont pas empêché André Aschieri, bien au chaud avec sa casquette d’élu « intègre », de se faire réélire maire et élire député, pendant qu’un des plus prometteurs architectes de sa génération « galérait »… au risque de se perdre corps et âme.