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Arman : l'homme à la moto.

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Il est mort l'artiste !

Il avait accédé à la postérité en accumulant d'abord les déchets de notre société pour en faire des œuvres… propres à nous faire réfléchir. Ce choix le conduisit vers la gloire et vers d'autres accumulations plus compatibles à son succès : violons et autres bijoux y laissèrent leurs harmonies premières pour faire vibrer autrement le spectateur.

Arman, ce Niçois, alla chercher la consécration à New York dans le milieu des années 60. C'est là que le nouvel art s'épanouissait le mieux, c'est là que la cote des artistes se faisait et se défaisait, c'est là que les collectionneurs signaient les plus gros chèques. C'est là aussi que je le rencontrais, par un jour beau et froid du début décembre 1973. Partant de Los Angeles, je venais de traverser les États-Unis en moto et je cherchais désespérément à la vendre avant de regagner la France. Après plusieurs tentatives infructueuses, je téléphonais à une amie de mon père qui travaillait au consulat français. Lui faisant par de mon souci, elle me confia qu'elle avait récemment rencontré Arman et que, comble des hasards, il cherchait à acheter une moto pour offrir à son fils qui résidait en France.

Nanti de son numéro personnel, je me risquais à lui proposer ma Yamaha 650. Il me donna rendez-vous dans son loft de Soho. Là, il avoua son incompétence en la matière et me proposa de faire essayer l'engin par son aide du moment, un jeune étudiant niçois. L'essai fut concluant et l'étudiant en profita pour me faire visiter l'atelier voisin où il réalisait, selon les indications du maître, ces fameuses accumulations. Je crois me rappeler qu'il s'agissait alors d'une série sur les "baskets", ancêtres des futurs "joggings". Il me montra, avec une certaine suffisance, la fabrication de ces boîtes en plexiglas qu'il remplissait diversement.

Fort heureusement pour moi, l'affaire fut vite scellée, à mon avantage et sans marchandage. Très gentiment, le maître me présenta ensuite à sa femme, chaleureuse et magnifique ébène et me fit visiter ses appartements. C'était la première fois que je voyais un loft ainsi aménagé. De nombreuses œuvres d'artistes amis côtoyaient les siennes, des noms célèbres, de quoi impressionner les plus blasés… Je rencontrais par la même occasion son biographe qui séjournait à demeure et son homme de confiance qui avait la signature. En effet, comme Picasso, il ne signait plus ses chèques, sans doute inquiet de leur donner, par la simple opposition de son paraphe, de la valeur.

Arman me fit monter la moto dans l'ascenseur du loft et l'installa à l'entrée de son appartement. Arrangement "provisoire" mais qui dura plus que prévu. Je ne suis pas sûr que son fils l'ait jamais essayée. Tragiquement, il devait décéder d'un accident d'auto, en Espagne peu d'années après. Quant à la moto, elle finit peut-être sa vie, découpée en tranches et étalée dans une galerie de New York ou chez un grand collectionneur de Miami. Célèbre.

Je revis Arman, trente ans après, chez Roger Vergé à Mougins, lors de mémorables agapes, une des dernières avant que le restaurateur ne laisse ses fourneaux aux frères Llorca. Tobiasse, Sosno, Folon étaient de la fête.

Lorsque j'évoquais l'épisode de la moto, le maître secoua la tête : aucun souvenir.
Une histoire qui finit là en queue de poisson !